juillet 3, 2012 Off

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By in défi écriture

À cette époque, elle se couchait à tous les soirs la gorge serrée et au ventre, une angoisse dévorante. Sa vie ne ressemblait à rien, et ce rien était tellement envahissant qu’elle était en train de s’y noyer. Elle sortait alors d’un divorce long et pénible. Ses enfants avaient manifestement pris le parti de son ancien mari et ne donnaient jamais de nouvelles.

Sa peur suintait de partout. La nuit, elle rêvait que pendant son sommeil les meubles changeaient de place dans sa maison. Ils n’étaient pas saccagés ou ne finissaient pas en feu de joie dans le jardin – ils étaient simplement déplacés. Proprement. Sans désordre. Ainsi, la table à café marron prenait-elle la place de la grande bibliothèque, et vice-versa. Le piano droit se retrouvait dans le sous-sol et le vieux canapé-lit dans la salle à manger. Une nuit, elle rêva que tous les meubles du salon avaient changé de sens et faisaient face aux murs. Du centre de la pièce, on ne percevait plus que le dos des meubles et si on voulait s’asseoir sur le canapé, il fallait enjamber l’accoudoir, plier les genoux et placer ses pieds contre le mur. Les meubles étaient tous au même endroit; ils n’étaient ni abîmés, ni poussiéreux. En fait, la pièce avait à peine perdu de son élégance.  Les éléments du mobilier étaient simplement dans l’autre sens, comme s’ils avaient aspirés par les murs, aspirés par l’extérieur. Elle déambulait lentement dans ce décor cauchemardesque, tremblant à l’idée que quelqu’un (ou quelque chose?) était assez puissant pour non seulement déplacer ses meubles, mais qu’en plus il avait assez d’énergie consacrée uniquement à la tourmenter. Ces rêves étaient si réels qu’au réveil, il lui arrivait souvent de descendre les escaliers avec autant de précaution que d’inquiétude, redoutant de voir le canapé du salon dans le garage.

C’est à l’époque de ces rêves étranges qu’elle perdit son essoreuse à salade. Il est toujours possible de perdre une assiette à tarte ou un contenant en plastique. Mais elle avait beau réfléchir, elle ne se souvenait pas à quelle occasion son essoreuse à salade aurait pu sortir de chez elle, voire même de sa cuisine (elle avait vérifié dans toutes les pièces de la maison:  son essoreuse à salade n’était pas simplement déplacée, comment le faisaient parfois ses meubles dans ses rêves). De plus, cette essoreuse était assez volumineuse. Il était donc exclu qu’elle l’ait simplement égarée au fond d’une armoire, comme un thermomètre à viande ou des moules à biscuits en forme de trèfle à quatre feuilles. Sa perplexité fut de courte durée, et elle acheta une nouvelle essoreuse à salade. Mais une dizaine de jours plus tard, elle chercha en vain son gros poêlon en fonte héritée de sa grand-mère maternelle.

Sa maison la terrorisait. La nuit, elle rêvait que ses meubles se déplaçaient. Le jour, des objets disparaissaient. Puis vint la crainte des bruits. L’insomnie la gagna, et elle passait ses nuits à épier le moindre son. La maison était grande et donnait sur un boisé. Les bruits étaient nombreux. Elle se levait de deux à trois fois par nuit pour vérifier si le bruissement qu’elle venait d’entendre n’était pas un animal sauvage qui grattait le béton de son garage ou un homme qui s’était introduit chez elle pour la violer. Elle ne dormait plus. Cela faisait donc trois mois que les meubles ne déplaçaient plus dans ses rêves.  Une nuit de janvier, allongée dans son lit, elle se raisonna pendant dix minutes après avoir entendu un bruit suspect au rez-de-chaussée. Elle se leva d’un bond, dévala les escaliers et décida d’aller vérifier pour en avoir le coeur net.

Sa cuisine était glaciale. La porte était grande ouverte et le vent s’engouffrait à grandes rafales dans la pièce. Une neige fine recouvrait une partie du plancher. Et sur le pas de la porte, posés simplement, il y avait son essoreuse à salade et sa poêle en fonte.

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Défi d’écriture: écrire le plus souvent possible, en s’inspirant de ces thèmes. Inspiration, dis-je: donc s’amuser, divaguer, et surtout, ne pas profiter de l’exercice pour se taper une petite de psychanalyse en douce.

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