avril 16, 2014 Off

Les lunettes roses: le sexisme latent de l’univers parental

By in opinion

Telefonerende vader met huishoudschort geeft baby de fles. [1961].

Quand j’ai donné naissance à un garçon au printemps dernier, je pensais me soustraire momentanément à de nombreux questionnements féministes. Après tout, me disais-je, je n’aurais pas à gérer la garde-robe d’une pré-adolescente de six ans et demi. Mais c’était oublier que le sexisme s’infiltre partout, dans toutes les petits craques possibles.

Mon congé de maternité aura duré un an. Mon conjoint a eu la chance de pouvoir se dégager de toute obligation professionnelle pendant cette période. Nous avons donc été présents de manière égale pendant la première année de notre fils. Les tâches étaient tout naturellement distribuées de manière équitable, suivant évidemment quelques impératifs (l’allaitement, par exemple) ainsi que nos aptitudes et préférences. En gros, on a tous les deux changé des couches et chacun s’est levé la nuit pour consoler notre fils qui pleurait.

Vous me direz que j’ai eu de la veine – c’est vrai. J’ai d’autant plus mesuré ma chance à travers les mois alors que nous rejoignions cet univers de “nouveaux parents”. Car qui dit premier bébé dit de nombreuses questions: pourquoi pleure-t-il? comment l’endormir? À quels jeux jouer avec lui? Et c’est dans cette constante recherche d’informations, de réconfort et de soutient que je me suis heurtée à une réalité brutale : sur les sites internet, blogues et aussi livres de référence destinés aux parents, les pères n’existent pas.

Googler “mon fils de 6 mois ne fait pas ses nuits” et invariablement, vous tomberez sur un forum dans lequel seules les mères interviennent. Plusieurs de ces forums ont des chartes graphiques roses, et certains ont le mot “maman” dans leur titre. J’ai lu des dizaines et des dizaines de billets sur ces forums dans les derniers mois et jamais je n’ai vu un père poser une question ou apporter une réponse. Sur différents groupes Facebook concernant la parentalité, quasi tous les intervenants sont féminins. Et je passe sous silence toutes ces petites phrases assassines glanées un peu partout sur le web du type “Bébé aime jouer avec Maman dans la journée et adore embrasser Papa quand il revient du travail!”.

J’ai noté le même phénomène dans les livres de référence. Prenons, par exemple, l’ouvrage “Partager le sommeil de son enfant” de Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau. Dans son sens le plus strict, le co-dodo implique un lit, un papa, un bébé et une maman.  Le livre continent de nombreux témoignages sur cette pratique. Dans tous les cas, c’est la mère qui s’exprime et quand le point de vue du père est abordé, c’est toujours de manière indirecte : “Mon époux croit que…”.

Ces sites web ou ouvrages sont tous destinés aux parents Québécois ou Français, là où la majorité des femmes travaillent. Certes, plusieurs seront en congé de maternité – mais ces congés ne durent pas éternellement, notamment en France où il n’est que de trois mois.

Dans ce cas, pourquoi les pères sont-ils absents de cet univers ou, pour poser la question autrement, pourquoi les mères occupent-elles tout l’espace?

Le quidam me répondra qu’il est bien connu que dans les premiers mois de sa vie, un bébé a surtout besoin de sa mère et que le rôle du père est secondaire. Cette épineuse question constitue en elle-même un débat. Il y a certainement un lien biologique très fort entre une mère et son enfant dans les premiers mois et je ne négligerai jamais l’importance cruciale de cet attachement pour l’avoir moi-même vécu. Mais il n’en demeure pas moins que pour ce qui est de l’affection et des soins, les pères peuvent prendre, sans problème aucun, une place aussi importante que celle de la femme.

J’ai donc longuement réfléchi à cette question dans les derniers mois et j’en suis arrivée à ces quelques conclusions possibles.

  • Même quand elle travaille, la femme est la principale responsable des enfants: repas, bain, dodo, santé ;
  • La mère est (l’éternelle) porte-parole de la famille ;
  • Le père aime son bébé, mais ne s’inquiète pas outre mesure des problèmes rencontrés et ne questionne pas constamment sur son rôle de père ;
  • Le discours pro-mère est véhiculé par une industrie qui veut rejoindre les femmes, traditionnellement plus enclines à s’occuper des bébés mais surtout, très souvent responsables des choix en terme d’achats de produits de tous les jours.

Aucune de ces conclusions ne me semblent raisonnables.

Il n’y a, selon moi, aucune bonne raison pouvant justifier l’absence du père dans cet univers parental.  Ce silence perpétue le mythe que la mère est indispensable et le père optionnel (un “bonus”) dans la vie des jeunes enfants (ainsi, quand le père décide de rester à la maison pour s’occuper des petits, on le félicite, on l’applaudit chaleureusement et on salue son “modernisme”). La mère est douce, prévenante tandis que le père ne peut pas vraiment comprendre les besoins d’un bébé. Après tout, c’est dans les gênes.

Je me dis parfois, dans un soupir, que je devrai sans doute m’habituer. Que les mères sont partout, et pas seulement dans la première année de vie d’un enfant. Qu’elles s’impliquent davantage dans les conseils d’administration de CPE/garderie et les conseils d’établissement scolaires. Que ce sont souvent les mères qui, par défaut, gardent la carte d’assurance-maladie de l’enfant dans leur porte-monnaie (… ce qui est mon cas.) Ce sexisme latent ne nuit pas uniquement aux femmes, mais aussi aux hommes qui peinent à s’insérer dans cet univers parental. Car le sexisme est toxique : il empoisonne les rapports, pervertit nos moindres gestes et nous fait douter de ce que nous ferions de manière naturelle et instinctive. Il normalise la vie en société et rend excentrique toute initiative originale.

Publié le 3 avril 2014 sur Je suis féministe.

Tags:

Comments are closed.